
Nous avons besoin de frères et soeurs qui soient avec nous quand nos coeurs seront brisés et attendris.Timothy Radcliffe, La promesse de vie, La
documentation catholique, 21 juin 1998, N°2184.



L'amitié doit pouvoir surprendre, maintenant et plus tard, ici et là-bas, c'est pourquoi elle ne peut calculer, évaluer, prendre en compte et distribuer des rôles par avance. Si le Christ a des amis aussi différents que Jean et les publicains, il offrira pourtant toujours à l'un et l'autre, au disciple bien-aimé et au publicain, de nouvelles surprises, pas seulement des grandes, qui tiennent à son message et à sa mission, mais aussi des petites, qui résident dans son visage, ses gestes, ses préférences. Il célébrera des fêtes avec eux, des fêtes de l'amitié et de l'amour, qui, certes, culmineront toutes dans sa disponibilité au don total de lui-même, mais qui pourtant, en tant que fêtes, possèdent chacune, son empreinte, celle de ses fêtes. Quand l'Eglise reprend les fêtes et les célèbre en son nom, elle ne doit pas oublier que ce sont des fêtes de l'amitié ; elle n'a pas le droit de laisser s'effacer les traits de l'ami, qui est le Seigneur. D'autant moins que le Seigneur a choisi l'Eglise pour Epouse, et que, conformément à sa volonté, celle-ci a pour devoir de faire sans cesse ressortir sa nature d'Epoux.
(...)
Le quotidien est souvent difficile à supporter pour l'homme : travail, obligations, limites imposées. Mais l'amour change le poids de toute chose, il complète l'oeuvre encore décousue, il donne de l'ampleur à ce qui est mesquin. Il apporte attente et intérêt dans le train-train, parce qu'il est source de joie toujours nouvelle. Joie de l'époux et de l'épouse, joie aussi de l'amitié, joie en toute chose, qui est comprise dans l'amour, lui appartient et l'augmente.Adrienne Von Speyr.

Amitié ne veut jamais dire que l'on revendique la similitude ; plus l'ami est dans la main de Dieu, plus sa particularité, ses souhaits, peut-être même ses opinions seront marqués. Une amitié qui n'aurait de cesse que l'avis de l'un soit toujours partagé par l'autre, que tous deux aient les même préférences et détestent les mêmes choses, ne serait que monotonie, pire encore : elle serait condamnée à l'infécondité. Puisque l'amitié, par nature, a deux facettes : prendre part et donner part, elle doit porter du fruit dans l'échange des particularités, des différences. L'élément étranger enrichit ce qu'on a en propre, sans le niveler. Des intérêts peuvent se compléter, des problèmes sont soulevés et trouvent une solution identique ou différente ; toujours, bien des questions restent ouvertes qui offrent matière à un nouvel échange. Et l'amitié garde toujours ouvert cet espace d'échange et, par suite, de communion présupposée. Quand un Paul veut être tout à tous, il veut surtout être l'ami qui garde ouvert l'espace commun. Ainsi est-il juif avec les juifs etc. Il ne tire pas toujours immédiatement le trait de séparation, il n'exerce pas non plus une pression continuelle visant à définir des positions ultimes, non, mais dans un premier temps, il laisse les choses telles qu'elles sont, dans la confiance de l'autre. La confiance c'est la base de l'amitié. La confiance attend et donne, reçoit et promet, pas forcément dans la rigueur de la responsabilité, mais aussi dans l'insouciance des enfants de Dieu. Le Père du Ciel prend soin des lis des champs, et il prend soin d'entretenir les amitiés, comme il a pris soin de la première rencontre qui les a fait naître et de leur croissance. L'attitude qui consiste à démonter systématiquement la position adverse, à débattre de tout et à vouloir débattre de tout est peut-être l'ennemi principal de l'amitié, parce qu'elle se noie dans les paroles, parce que l'esprit de l'essentiel s'estompe et que l'accessoire prend petit à petit la place principale.

Distance et respect face au partenaire sont les conditions fondamentales d'une amitié. La distance parce que celui que l'on a choisi pour ami possède une nature spirituelle qui lui est propre, et parce qu'il veut et doit tenir un rôle qui correspond à une place que Dieu lui a attribuée. Et plus on l'aime de manière authentique, plus il faut le considérer comme quelqu'un qui se tient devant Dieu, dans une réponse personnelle. S'il vit des a foi, à aucun moment l'amitié ne devra troubler sa perception de Dieu et son entente avec Dieu, sous prétexte par exemple d'enlever chez cet ami ce qui est déficient dans sa compréhension de Dieu, pour le remplacer par une relation plus vivante. Cette ouverture plus grande ne peut-être tentée que de l'intérieur, en préservant l'aspect personnel. Jamais l'ami n'a le droit de prendre la place que Dieu détenait jusque là, ou à laquelle du moins Dieu a droit ; et si tous deux partagent une même foi, s'ils prient l'un et l'autre, la foi et la prière peuvent être approfondies par l'amitié, jamais diminuées. Dans toute vie de foi, il y a des fluctuations déterminées par la personnalité du croyant et ses conditions de vie ; deux amis sont rarement soumis à de telles fluctuations en même temps et de la même manière, l'un peut donc être pour l'autre un vrai soutien, par la compréhension, l'accompagnement et le dialogue. L'amour d'amitié est bien échange, mais service aussi ; service de l'être choisi, service au milieu de la joie partagée, mais tout autant dans les difficultés partagées. Service sous toutes ses formes : "Je me tiens à ta disposition". Parfois, on intervient, et c'est nécessaire ; mais bien plus fréquemment, le plus approprié sera de préserver la distance. Dans l'ouverture de l'ami à l'ami se trouve une disponibilité quine s'affaisse pas, qu'on ne la sollicite pas directement, ou qu'on la sollicite soudain, jusqu'à la limite extrême. La disponibilité ne peut s'affaisser, elle doit grandir, toujours s'élancer de nouveau, ce qui signifie en même temps : rendre compte de la distance, la préserver et y veiller, afin que n'apparaisse pas un rapport de dépendance qui manquerait de dignité, et que les amis se rencontrent toujours en toute liberté et en pleine responsabilité.(à suivre)Adrienne Von Speyr.

L'homme peut se faire les amis de son choix. Il choisit et sa manière de choisir révèle ce qui est particulier à sa nature, mais du même coup, c'est aussi la nature de l'amour qui se révèle à lui-même, qu'il le veuille ou non. Un garçon choisit un ami, ne le choisit qu'une seule fois : c'est celui-là et pas un autre. C'est celui-là qui est complémentaire à sa vie à lui. Malgré tout, le choix de cet être complémentaire n'est pas seulement affecté et lié à un but, mais il s'effectue à l'intérieur d'un amour. L'amour que peut proposer celui qui choisit, il l'offre à son ami, sans réserve. Mais en offrant l'amour, selon son intention, de manière radicale et plénière, il en attend aussi la plénitude. L'amour a la faculté de tirer des choses plus qu'elles ne sont, et de voir, dès les prémices, l'accomplissement. C'est en vertu de cette faculté que l'amitié peut revêtir une telle puissance : ce qu'elle signifie dépasse largement ce que les personnes dans leurs limites peuvent être l'une pour l'autre. Dans l'amour, quelles qu'en soient les données, on ne peut jamais faire de sommes, on obtient toujours plus que les résultats mathématiques. Deux fois un, en amitié, ne font jamais deux. L'amour a une fécondité qui mûrit toujours quelque chose d'inattendu. Cette fécondité est liée à ce qui a été évoqué plus haut : celui qui aime, s'il aime en vérité, propose ce qui est à lui, sans spéculer sur une réponse rigoureusement adaptée, sans taxer par exemple de médiocre l'amour qui lui est proposé en retour, et sans exiger d'avantage. Justement, si de part et d'autre on se comportait en termes de gain et de salaire, de prix d'achat et de marchandise, l'amour resterait en soi inassouvi et n'aurait pas la faculté d'arrondir la somme. Il y aurait des courts-circuits, on fermerait inconsidérément un cercle qui doit rester ouvert.(à suivre)Adrienne Von Speyr.


Grâces soient donc rendues à Dieu qui daigne enfin faire de vous mon ami. C'est maintenant qu'il y a entre vous et moi une douce et affectueuse conformité de sentiments sur les choses divines et humaines, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui devient le fondement de notre véritable paix, et qui a renfermé en deux préceptes tous les divins enseignements, lorsqu'il a dit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme et de tout ton esprit; et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Dans ces deux commandements sont compris toute la loi et tous les prophètes.» Le premier commandement forme le doux et affectueux accord sur les choses divines; le second établit le parfait accord sur les choses humaines. Si nous nous attachons fortement à ces deux commandements, notre amitié sera véritable et éternelle; elle ne nous unira pas seulement l'un à l'autre, mais encore elle nous unira à
Dieu.Saint Augustin, Lettre 258.

"Savez-vous ce que c'est que d'attendre un ami, d'attendre qu'il vienne, et de le voir tarder ?
(...) Savez-vous ce que c'est que d'avoir un ami au loin, d'attendre de ses nouvelles et de vous demander jour après jour ce qu'il fait en ce moment, et s'il est bien portant ? Savez-vous ce que c'est de vivre pour quelqu'un qui est près de vous à tel point que vos yeux suivent les siens, que vous lisez dans son âme, que vous voyez ses désirs, que vous souriez de son sourire et vous attristez de sa tristesse, que vous êtes abattu lorsqu'il est ennuyé, et que vous vous réjouissez de ses succès ?
Veiller dans l'attente du Christ est un sentiment qui ressemble à ceux-là, autant que des sentiments de ce monde sont capables de figurer ceux d'un autre monde..."Cardinal John-Henry Newman, Parochial and Plain Sermons, vol. IV, sermon 22. Traduction d'Henri Bremond, La vie chrétienne, Bloud, Paris 1911, p. 353-356.

Dieu nous donne un cœur pour aimer. Car il ne suffit pas de voir clair par la foi, ni de vivre de l’espérance. Nous avons besoin de la chaleur de l’amour dans un monde froid. Mais qu’est-ce que l’amour, le vrai amour ? C’est avant tout de nous accepter comme nous sommes, remercier Dieu de nous avoir créés ainsi, tels que nous sommes. Car, créés par Dieu, nous sommes bons. L’amour c’est aussi d’accepter les autres comme ils sont, non pas comme nous souhaiterions ou rêverions qu’ils soient. L’amour laisse l’autre tel qu’il est. L’amour est réaliste.
L’amour est toujours premier, il n’attend pas que l’autre nous aime pour commencer ensuite à aimer l’autre. L’amour est toujours premier. Il ne supporte pas de laisser autre chose passer avant. Il n’est pas possessif, il ne met pas la main sur l’autre, Il est offrande de soi, il est d’abord don. Il rend heureux. Comme Jésus a dit : « Il y plus de bonheur à donner qu’à recevoir.
Cardinal Danneels, Rencontres de Taizé,
Bruxelles, 30 décembre 2008.